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A propos de deux interview

Dans la suite de la remise du rapport Sauvé (CIASE), deux hebdomadaires chrétiens, avec des lignes éditoriales différentes, m’ont interrogé à quelques jours d’écart :

  • Témoignage chrétien m’a demandé une courte réaction sur un sondage Odoxa sur la manière dont le rapport était reçu par les Français et le chrétien.
  • Famille chrétienne a conduit l’entêtiez autour de la place des laïcs dans l’Église, notamment à partir de Vatican II.

Bien que les lignes des entretiens (et de journaux) soient très différentes (mais c’est aussi la beauté d cela diversité dans l’Église), mes réponses convergent l’une et l’autre autour de la nécessaire unité du Peuple de Dieu, compris dans la vraie diversité de ses membres. En effet, l’Église ne pourra dépasser cette crise systémique que si tous les baptisés œuvrent ensemble à cela. Une juste compréhension de ce qu’est le Peuple de Dieu est à la fois un garde-fou et une voie positive pour avancer. Vous trouverez ces deux interviews ci-dessous.

Témoignage chrétien

Église: un fossé à combler

Si les chiffres ne sont pas vraiment une surprise pour près de la moitié des Français, ils le sont pour les catholiques eux-mêmes, qui prennent conscience de l’ampleur du drame. Ce travail de vérité est nécessaire, mais ne peut se suffire à lui-même. C’est ce qu’atteste le chiffre mitigé sur la capacité de réforme induite par le rapport. Le travail effectué en profondeur par la Ciase n’a aucun pouvoir magique. Le diagnostic ne suffit pas à vaincre la maladie : il faut traiter le patient et en prendre soin efficacement. Ici apparaît l’ampleur de ce qui reste à accomplir, et c’est vertigineux ! C’est avec le même courage en vérité que l’Église pourra le conduire à terme.

Et c’est bien à cette notion d’« Église » que renvoie en filigrane le sondage, car ce dernier révèle une fois de plus une confusion dramatique dans l’esprit des gens. Qui est l’Église ? Très souvent ramenée à la simple institution hiérarchique, elle la dépasse pourtant de loin. Mais parler de « peuple de Dieu » comporte souvent aussi un risque : réduire cette désignation aux seuls laïcs, en excluant les prêtres et les évêques de ce peuple auquel ils appartiennent pourtant. Si c’est bien l’Église qui doit se réformer, alors elle ne le sera qu’en permettant à tout un chacun de tenir son propre rôle dans ce travail, qui ne pourra être que paritaire et fondé sur l’égale dignité et responsabilité de tous les baptisés.

Le sondage révèle d’autres mécompréhensions au sein de la population française et de l’Église : celles ayant trait au fonctionnement institutionnel, administratif et financier de l’Église – y compris dans le cadre de la loi française – ; celles qui concernent les liens importants qui existent entre réparations financières, reconnaissance des victimes et responsabilités individuelles et collectives ; enfin, celles qui portent sur le mode de réformation de l’Église elle-même. Ce constat est inhérent au lent et long décrochage qui est en cours entre l’Église et la société dans laquelle elle vit.

Le rapport Sauvé bénéficie d’une rare finesse d’analyse qui l’établit comme un outil de premier ordre : l’Église osera-t-elle s’en saisir avec courage et efficacité ? Si nous laissons l’institution seule à la manœuvre, la dimension systémique du problème entravera inévitablement le geste. Si la hiérarchie s’efface totalement dans une forme de déresponsabilisation entre les mains des laïcs, la solution ne sera pas davantage trouvée. Il reste à se saisir courageusement de la dimension synodale voulue par le pape pour réformer l’Église en profondeur : c’est à ce seul prix que l’avenir sera possible.

Famille Chrétienne

« Clercs et laïcs forment un même peuple »

Quel levier les laïcs pourraient-ils constituer face aux abus ? Entretien avec l’ecclésiologue Sylvain Brison.

Quelles sont les prérogatives des laïcs dans la gouvernance de l’Eglise ?

La gouvernance est souvent interprétée comme un pouvoir, selon les critères socio-politiques ordinaires, avec une dimension hiérarchique réservée à ceux qui ont reçu le ministère pastoral : les évêques, les prêtres, qui ont reçu la tâche de conduire le peuple. Mais le pasteur n’est pas dissociable du peuple, ce n’est pas seulement un chef qui a le pouvoir sur les autres. Le seul pasteur, c’est le Christ qui conduit le peuple par l’Esprit-Saint vers le Père. Toute la gouvernance ne se joue pas dans l’administration des ministères ordonnés.

Il faut ensuite distinguer dans l’exercice du ministère pastoral ce qui relève de la dimension sacerdotale propre (sacrement, vocations particulières etc.) et ce que les clercs peuvent déléguer aux laïcs, comme la gestion économique d’une paroisse, la vie des mouvements d’Eglise (comme le scoutisme), le service des funérailles, etc.Cette répartition se vit toujours ensemble, en lien les uns avec les autres. Il n’y a pas d’un côté un pouvoir réservé aux clercs et de l’autre aux laïcs. Les prêtres doivent consulter les laïcs avant de prendre les décisions qui leurs reviennent, et réciproquement les laïcs les aumôniers.

Qu’est-ce que les laïcs auraient pu ou dû faire face aux abus ?

Le danger du cléricalisme n’est pas réservé aux clercs, car les laïcs peuvent aussi fonctionner de manière cléricale. C’est un problème systémique dans l’Eglise qui bloque l’Esprit-Saint, ramène le pouvoir à quelques-uns et favorise les abus des clercs comme des laïcs, qui en ont aussi commis comme le montre le rapport Sauvé. Est-ce que des laïcs savaient et n’ont rien fait ? Si c’est pour ne pas attenter à l’image du prêtre, détenteur du pouvoir, ce serait dramatique. Est-ce qu’ils n’ont pas vu et pas su ? C’est dramatique aussi. L’Eglise doit former davantage les chrétiens à écouter, à voir, à décider, à agir. Espérons que maintenant que les fait sont établis, cette culture change.

Comment le concile Vatican II a-t-il renouvelé le rôle des laïcs ?

Le concile n’a fait que confirmer doctrinalement une évolution entamée dans les années 30 par la base des chrétiens qui se sont massivement engagés dans les mouvements de fidèles, l’action catholique, etc., dans le sillage du renouveau théologique, biblique et patristique. Les pères ont jugé que cet engagement des laïcs était conforme à la vérité de l’Eglise. Mais cette théologie du laïcat n’a pas encore été totalement bien reçue ni comprise, d’où l’importance décisive du chantier de la synodalité : nous n’avancerons que de manière collective sous l’action de l’Esprit-Saint, comme un peuple diversifié qui doit apprendre à constituer un corps vivant : les laïcs, comme les prêtres aux trente clochers qui peuvent avoir du mal à se penser comme membres de leur communauté. Quand on dit qu’il faut écouter davantage le peuple de Dieu, cela montre qu’on n’a pas compris que celui-ci est composé des laïcs et des clercs, qui forment un même peuple ! Si tout baptisé est « prêtre, prophète et roi », ce n’est pas tout seul mais parce qu’il fait partie de ce peuple dont il participe à la dignité conférée par le Christ. Propos recueillis par

Propos recueillis par Clotilde Hamon