Samedi 12 décembre 2020
Confinement II – 44e jour

Pieter Brueghel l’Ancien
Les jeux d’enfants
1560

Comme des gamins sur les places…


L’évangile de la messe d’hier (Mt 11, 16-19), m’a donné à réfléchir, car l’image employée par Jésus est d’une incroyable actualité.

Je me suis longtemps figuré cette courte parabole comme des gamins qui apostrophent les passants d’abord pour danser, ensuite pour pleurer ; mais l’une et l’autres invitations restent dans l’indifférence des émotions. Mais la cacophonie de notre monde actuel m’invite à me représenter différemment cet évangile.

J’aime alors imaginer deux bandes de gamins sur la place qui s’invectivent les uns les autres : les premiers voulant danser au son de la flûte, les autres préférant se frapper la poitrine aux cris de lamentations. L’exemple de Jésus ne réside pas tant dans le non-choix de la joie ou de l’affliction, mais dans la surdité des uns et des autres. Les gamins ne sont que des gamins qui ne voient, n’entendent et ne désirent que leur propre envie. Ils sont incapables de voir, d’entendre ou de désirer ce que les autres proposent. Or, il me semble que dans la confusion qui règne en ce moment dans notre espace public, notre génération n’est pas si éloignée de ces gamineries. Entre ceux qui exhortent à la prudence, à la sécurité, à la modération, à la tempérance des actions et des sentiments, et ceux qui revendiquent, exigent, demandent, et supplient, nous ne savons plus quoi entendre. Entre les spécialistes, experts, journalistes et politiques de tous horizons et les autodidactes, les bien-pensants, les donneurs de leçons, nous ne savons plus à quel saint nous vouer. Notre monde est devenu une vaste place où les gamins s’apostrophent sans se rencontrer.

Le problème évoqué par Jésus n’est pas de choisir entre pleurs et joie, entre danse et lamentation, entre lui ou Jean-Baptiste… Mais il pointe notre incapacité à entrer dans le jeu. Notre cœur est-il à ce point endurci que nous restons sourds aux autres ? La question n’est pas tant de savoir qui à raison, mais d’être capable d’entendre quelque chose de ce que l’autre, mon prochain, vit et à quoi il m’invite. Suis-je encore capable de l’accueillir pour ce qu’il est avec ses joies et ses tristesses, ses certitudes et ses angoisses ? À force de vociférer, nos oreilles se remplissent de bruits et non plus de paroles. À quoi cela conduit-il ? À juger trop vite, à se faire une pensée toute faite, et, en fin de compte, à n’entrer ni dans une proposition ni dans l’autre. Nous ne sommes peut-être pas, finalement, si différents de cette génération qui qualifiait à la foi Jean-Baptiste de « possédé » et Jésus de « glouton et d’ivrogne ».

Mais le temps de l’avent nous rappelle ce que Dieu a fait pour nous. Lui n’a pas hésité un instant avant d’entrer dans le jeu de notre histoire, de monter sur la scène du monde pour changer la tragédie de notre vie et réorienter notre existence vers lui. Il est venu nous appeler à sa suite, à sa vie, à son amour et à sa paix, pour que nous puissions jouer avec ses règles. Il invite les enfants que nous sommes à cesser de nous invectiver en voulant contraindre les autres enfants à penser et à jouer comme nous le voulons pour jouer ensemble ce jeu divin et former la ronde de ceux qui s’accueillent mutuellement dans le respect et l’amour.

La venue du Fils de Dieu en notre chair consiste à nous entrainer dans ce jeu à la manière de Dieu. Voulons-nous rester ces gamins bruyants qui ne font que des gamineries, ou accepterons-nous de devenir des hommes et ces femmes qui vivent à la hauteur de leur dignité, de leur responsabilité et de leur vocation ?

Dans le brouhaha de l’espace public qui envahit le monde entier (et l’Église aussi), le Christ nous le redit avec force : Puisions-nous imiter les œuvres de Dieu pour pleurer avec ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui sont dans joie, consoler les affliger, aider le prochain, danser à la louange de la gloire de Dieu. Qu’en cette fin de confinement, le temps de l’avent nous permette de ressaisir la force de la Parole : « la sagesse de Dieu a été reconnue juste
à travers ce qu’elle fait. 
»

P. Sylvain Brison