L’imagination Théologico-politique de l’Église

Vers une ecclésiologie narrative avec William T. Cavanaugh

Éditions du Cerf, Collection “Cogitatio Fidei” 310
2020, 352 p. – 30 €

ISBN: 9782204138406

La question du rapport de l’Église au monde est marquée par un double constat d’échec. D’un côté, la théologie politique a largement négligé le thème de l’Église ; de l’autre, la théologie récente l’a renvoyée aux domaines du droit et de l’éthique. Ainsi de nombreuses questions se posent : une théologie politique chrétienne est-elle réellement possible ? Les chrétiens sont-ils contraints à condamner le monde ou à le fuir ? Le religieux doit-il être inexorablement séparé de la sphère civile ? Comment l’Église participe-t-elle à l’avènement du Royaume de Dieu en ce monde ?

C’est à ces questions capitales que répond l’essai de Sylvain Brison en analysant comment la notion d’imagination implique un rapport renouvelé de l’Église au monde. En s’inscrivant dans la lignée du théologien William T. Cavanaugh, il explore la manière dont l’imagination à l’oeuvre dans l’Église opère une double fonction de critique du monde et de transformation de celui-ci en vue du Royaume de Dieu.

Cet essai, fruit de ma dissertation doctorale, constitue un traité exigeant sur la liberté, illustrant le devoir éthique et l’engagement moral des disciples de Jésus à réparer le monde.

Recensions

Nouvelle revue théologique

Janvier 2021

Cette recherche doctorale propose une lecture stimulante et convaincante de la pensée de William Cavanaugh. Deux convictions principales animent l’exposé qui en est donné. Premièrement, l’œuvre de Cavanaugh gagne à être comprise non pas comme une théologie politique mais, plus fondamentalement, comme une ecclésiologie eucharistique ; les développements « politiques » découlent de cette ecclésiologie, dont l’inspiration augustinienne est notable. Trois éléments sont mis en valeur : l’eucharistie produit un imaginaire non-violent et fait de l’Église un corps de résistance face aux mythes de la modernité ; l’eucharistie instaure une communauté qui transcende l’espace et le temps ; l’eucharistie invite à redéfinir le « temporel » par rapport au « spirituel », dans une perspective plus historique que spatiale : le « temporel » est le temps entre les deux venues du Christ.

Deuxièmement, quant à sa méthode, Cavanaugh fait un recours fréquent à la notion d’imagination, sans pourtant la définir. Il s’agit, comme le montre l’A., d’une faculté réflexive permettant de comprendre le monde en ce qu’il a d’inaccessible aux théories sociales, mais aussi de produire un autre monde possible. Notons que l’imagination est narrative : elle s’appuie sur des récits. Ainsi, le récit eucharistique ne transforme pas le monde en tant que réalité extérieure, mais change le rapport au monde : de telle sorte que le chrétien l’éprouve et le vive « à la manière du Christ » (p. 172).

L’A. procède en deux temps. Tout d’abord il présente la théologie de Cavanaugh, à partir principalement de Torture et eucharistie et Eucharistie-mondialisation. Ces chapitres permettent de confronter les récits séculiers de l’État nation et du marché – qui se présentent comme sauveurs – et les récits de l’Église. La manière ecclésiale d’être au monde implique une « réimagination » de l’espace et du temps.

En un second temps, l’A. se propose de légitimer les fondements théoriques de la théologie de Cavanaugh, puisque celui-ci n’a, jusqu’à présent, pas réellement développé la théorie de sa méthode originale. La dimension narrative est approfondie en dialogue avec Metz, Heinrich, Hauerwas et Ricœur ; la corporéité de l’Église, en dialogue avec les ecclésiologies de Afanassief et Zizioulas.

La stimulation théologique, mais aussi pastorale, que procure la lecture de l’ouvrage est indéniable. On s’étonnera toutefois d’une quasi-absence de l’Écriture sainte ; de même, le rôle de l’Esprit Saint, dans cette ecclésiologie narrative, est passé sous silence. Il ne s’agit là, au demeurant, pas de lacunes de la part de l’A., mais plutôt de « points aveugles » du projet de Cavanaugh, dont l’A. note bien qu’il n’en est qu’au stade du commencement et doit être développé pour rendre compte de la nature communautaire de l’Église dans sa relation au monde – et donc pour penser la mission de l’Église en contexte de sécularisation.

— M. Bernard

Etudes

Janvier 2021

Sylvain  Brison  présente  ici  la thèse de William T. Cavanaugh (« l’Église est un corps politique sui generis, formé par l’eucharistie »), en se centrant sur la notion d’imagination, que le théologien américain emploie, mais travaille peu pour elle-même. L’imagination est définie comme « capacité qu’a l’esprit humain de formuler des systèmes et des modèles qui interprètent le monde et la réalité », grâce auxquels nous pouvons com- prendre et orienter notre vie. Or, l’eucharistie déploie une imagination et celle-ci, grâce au récit dans lequel elle s’inscrit, donne consistance au corps de l’Église, « corps politique qui rend visible et opérante l’imagination du royaume de Dieu ». La thèse est présentée avec brio, l’auteur parvenant à rendre raison de belle manière de cette notion d’imagination en l’articu- lant à celle de récit (avec un appui sur Paul Ricœur). Une question se pose, cependant, peu abordée dans l’ouvrage : quelle relation l’Église entretient-elle avec l’imagination qui la porte et lui donne forme ? À mon sens, elle ne peut présenter cette imagination comme une posi- tivité dont elle aurait la maîtrise, car elle est elle-même pécheresse et violente. En fait, elle imagine un autre monde quand son propre péché, sa propre violence sont tra- versés. En ce sens, l’imagination dont elle vit lui échappe. Et c’est dans la mesure où elle accepte cela qu’elleporte de manière juste cette reconfiguration du monde ; sinon, elle entrerait elle-même dans un jeu mondain. Pour l’auteur, la forme narrative de l’imagination ecclésiale suffit à la garder d’une telle dérive, grâce au « garde-fou herméneutique ». Mais la forme narrative et le consentement à l’herméneutique préservent-ils à eux seuls de la suffisance ?

■Étienne Grieu

La Croix

10 septembre 2020

William T. Cavanaugh, théologien américain, né en 1962, s’est d’abord fait connaître par un ouvrage au titre provocateur, Torture et eucharistie (1998, paru en français en 2009), écrit après une expérience de deux ans dans un Chili alors dominé par la dictature de Pinochet. C’est au projet de cet auteur qui cherche à repenser théologiquement le rapport Église-monde, souvent appréhendé par les seules catégories de l’éthique et du juridique (ou canonique), que s’intéresse ici Sylvain Brison, prêtre du diocèse de Nice et enseignant à l’Institut catholique de Paris.

Refusant de se résigner au reflux de l’Église dans la sphère privée, le théologien américain aspire à donner à cette Église un rôle politique réel, et même central. En effet, la politique étant à ses yeux indélébilement marquée par la violence, parfois extrême, l’Église pourrait montrer par contraste ce qu’est la vraie politique, à partir de ses propres ressources. Mais avant d’avancer de faire acte de proposition sur le rapport Église-monde, Cavanaugh déconstruit trois « mythes » des temps modernes qui, à partir du Moyen Âge, ont pris la place qu’avait l’Église : celui de l’État comme sauveur, celui de la soi-disant neutralité de la société civile, celui, enfin, de la catholicité de la mondialisation.

Dans son essai, Sylvain Brison tente d’expliciter une démarche assurément novatrice dont il souligne l’enjeu : « La plupart du temps, dans l’époque récente, les questions d’économie (problèmes du marché), de politique (État-nation, mondialisation, etc.) sont traitées par la morale sectorielle ; c’est-à-dire par une réflexion théologique mettant en jeu un certain nombre de principes moraux appliqués à un domaine particulier et interagissant avec les règles propres à ce domaine. Cavanaugh veut, au contraire, trouver directement dans la théologie systématique les ressources propres à la réflexion des chrétiens. » Retour de la théologie au centre de la scène, en quelque sorte…

Pour Cavanaugh, « il s’agit moins d’influencer les actions de l’État que de bouleverser l’ordre des choses pour faire surgir la dynamique du salut dans un monde qui aspire à être sauvé », précise Sylvain Brison. « Ce corps social particulier qu’est la communauté ecclésiale et sa discipline alternative dans son rapport au monde forment pour Cavanaugh un corps de résistance face aux prétentions salvatrices de l’État et sont les seules capables de promouvoir une vraie liberté et une vraie paix pour les hommes, dans la perspective du Royaume de Dieu. » Une « résistance » qui se manifeste par la construction de « structures alternatives » fondées « sur un mode de vie sociale propre à l’Église à cause de sa catholicité dont l’Eucharistie demeure un élément essentiel ». La liturgie eucharistique est perçue comme le lieu où l’Église se nourrit d’un récit spécifique qui propose une interprétation théologique de l’existence susceptible de stimuler l’imagination chrétienne dans l’invention de ces « structures alternatives ».

« L’Église se présente donc, dans la théologie de Cavanaugh, comme le point focal de la théologie politique », résume Sylvain Brison. Cette option n’est pas sans susciter des incompréhensions, voire des oppositions. L’intérêt de cet ouvrage brillant, parfois ardu, est d’introduire le lecteur aux enjeux de débats qui traversent la communauté théologique.

David Route

Prêtres diocésains

Décembre 2020

On a pu remarquer que, dans l’ecclésiologie postérieure à Vatican II, la prise de considération des rapports entre l’Église et le monde s’est orientée vers les domaines du droit et de l’éthique, laissant de côté une réflexion de théologie politique. C’est vers celle-ci que s’oriente Cavanaugh. Il nous présente une théologie politique capable d’« imaginer » — au sens fort de ce terme qui embrasse conception et réalisation — un engagement fort de l’Église dans l’histoire et dans la société, au titre de ses ressources les plus propres et sans se laisser instrumentaliser. C’est l’ecclésiologie de cet auteur que présente Sylvain Brison. Il évoque tout d’abord une tentative de Cavanaugh considérant la dimension politique de l’Église dans le monde à partir de l’usage de la torture au Chili dans les années 1970. Est analysée ensuite la manière dont Cavanaugh déconstruit les mythes de l’État, de la société civile et de la mondialisation. Puis vient ce qu’il propose comme « imagination » concrète de l’Église face aux grandes questions actuelles. Le second temps de la réflexion se veut être une amplification des enjeux posés par cette approche nouvelle par une réflexion sur la théologie politique, sur le statut de la corporéité de l’Église. Le mérite de l’ouvrage est de nous donner connaissance de la pensée stimulante de Cavanaugh dont il faut souhaiter que certains aspects soient intégrés dans la présentation que l’on est amené à faire de l’Église, société en même temps en dialogue avec le monde et en même temps réagissant à l’esprit du monde.
Philippe Beitia

Explorez l’ouvrage